Félix LABISSE

Textes

Le Mythe de la Femme

par Labisse

 

 

N’essayez pas d’y échapper, ce serait peine perdue et un désastre pour votre vanité. Ses sortilèges sont puissants et ses vénéfices à toute épreuve.

 

Si à l’aide de mortifications ascétiques, vous tentez de l’écarter de vos jours et de vos nuits, elle trouvera vite le défaut de votre cuirasse, se faufilera dans votre entendement et s’y nichera sans que vous puissiez espérer la chasser. Les Pères du Désert, eux-mêmes, malgré leurs cilices et leurs ceintures à pointes de fer, sortaient rarement vainqueurs de ces combats harassants. Si vous gardez l’œil ouvert, les nuages, les forêts, les flammes, les fumées, les coupes, les amphores prendront les formes de sa chair. Les graines, les fleurs, les fruits mûrs vous révèleront ses intimes secrets. Si le parfum de l’ambre touche vos narines, une femme blonde apparaîtra à l’instant ; la violette fera s’épanouir une femme à fine peau blanche ; du musc et de l’ébène naîtra une fille brune et, des odeurs fauves, la rousse cuivrée.

 

Comment résister à cette magie ?

 

Les hasards auront des effets, les secrets désirs se réaliseront, les métamorphoses s’opéreront. Derrière cette porte qui s’entrebâille, apparaîtra une femme inconnue ; cette ombre veloutée se matérialisera en un jeune corps chaud d’Africaine ; ce laurier redeviendra Daphné, ce rocher Niobé, cette vache Io.

 

Mais il peut vous arriver mieux. Au moment où vous vous y attendez le moins, surgiront dans votre solitude des personnages aux féminités extravagantes , mi-femme mi-bête, mi-fille mi-démone, des succubes frénétiques à visage d’insectes, des amoureuses au sourire de panthère, des demoiselles échevelées aux yeux d’anges, des dames de pierre, des veuves de magiciens, des maîtresses de rois, de belles sorcières de vingt ans, les sœurs siamoises en robe de mariée, Charlotte Corday, des vierges impudiques, la jeune figue qui a posé pour Léonard de Vinci, la Montespan parée pour une messe noire, la Nonne sanglante, une crapaude modern-style, la Vénus de Milo en déshabillé galant, les déesses impures Perfica, Pertunda, Volupie, Urbande la déconnue, des femmes rouges armées de sabres d’abordage, Lilith, Juliette, Médée, Mycale, la Marquise de Merteuil, Marilyn Monroe, nue, couverte de blessures en forme de bouches, Adrouide, la fille de Mars qui a huit seins, des ailes et un très long cou, ou encore des femmes aux corps passionnément beaux mais dont certains détails vous glaceront les veines.

 

N’hésitez pas, ouvrez vos portes, vos bras et vos lèvres. Laissez-vous engloutir dans les sables mouvants où elles vous conduiront.

 

Pénétrez, les yeux bandés, dans leurs labyrinthes de moire, leurs jardins où les roses saignent et leurs chambres lacustres jonchées de roseaux à têtes de fourrure.   

 

Félix Labisse, 1954.

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